LES
INSCRIPTIONS A TITRE INITIAL
DOIVENT - ELLES ÊTRE ENCOURAGÉES ?
La
question est récurrente : on sait que la tendance
spontanée, en cynophilie, est de souhaiter la fermeture du
Livre généalogique, tandis que le
Ministère de l'Agriculture s'y refuse.
Avant de proposer directement notre réponse, il convient de
rappeler quelques éléments relatifs à
la notion de race.
Quand
une race commence-t-elle d'exister ? Pour beaucoup de monde,
une race existe dès lors que des éleveurs se sont
entendus sur la définition d'un standard et ont ouvert un
livre généalogique. Cela ne veut pas dire que,
par la suite, des animaux sans papiers ne puissent pas être
identifiés comme étant "de la race" mais la
naissance de celle-ci correspond aux deux
événements que nous venons d'évoquer.
Ils sont parfaitement situés dans le temps, survenant le
plus souvent dans la seconde moitié du XIX°
siècle et la première du XX°.
Cette
conception, très classique, a le mérite
d'établir un point de repère précis
pour la naissance des races, mais a l'inconvénient de trop
artificialiser celles-ci puisqu'on en arrive à croire
qu'elles n'existaient pas avant de recevoir, en quelque sorte, leur
"acte de baptème".
En
réalité, dans toutes les espèces
animales, les races sont issues d'un long processus de
différenciation régionale, que des croisements
sont venus en permanence moduler, mais certainement pas
anéantir. Chez les animaux de ferme, jusqu'au XIX°
siècle, il ne faut pas exagérer l'importance des
croisements, dont les effets finissaient par se diluer dans le fonds
génétique commun de la population
régionale concernée. Ils furent bien entendu plus
importants chez le chien, mais cette espèce
n'échappe toutefois pas à la description-type de
la situation telle qu'elle pouvait exister avant la
définition des standards et l'ouverture des livres
généalogiques : il existait dans toutes les
régions des populations
hétérogènes, au sein desquelles
émergeait parfois un type particulier, qui fut reconnu comme
celui d'une future race. Si beaucoup de races ont reçu un
nom de région, c'est bien qu'elles existaient avant leur
naissance officielle et que les éleveurs ont pu s'entendre
sans difficulté pour les identifier. Croire que, dans toutes
les espèces, les populations animales étaient en
variation quasi-désordonnée et que les races
doivent leur existence à la volonté tout
artificielle de l'Homme à la fin du XIX°
siècle, est abusif.
Au
moment de la " naissance officielle ", l'homme fait un tri,
repère les animaux les plus conformes au standard retenu et,
parce que le tri est phénotypique, sera obligé de
poursuivre celui-ci au cours des générations
successives : il peut arriver en effet qu'un animal ait un
phénotype intéressant un peu par hasard, qu'il
soit en réalité issu d'un croisement
l'éloignant du génotype de la population
régionale et que sa descendance soit beaucoup trop
disparate.
Beaucoup
plus tard, peut-on considérer que tous les animaux de la
race dérivent de ce que l'on appelle les "fondateurs",
c'est-à-dire les sujets issus du tri initial ? Cela fut sans
doute rare. Il est probable que, d'une manière ou d'une
autre, licite ou illicite, des gènes émanant
d'animaux non inscrits, mais appartenant bien à la
même population ou en en ayant l'apparence, ont
été introduits
régulièrement.
A
ses débuts, on peut donc estimer qu'une race, dans une
région donnée, comprend une fraction d'animaux
fondateurs - les plus beaux d'après le standard nouvellement
établi - et une population commune, qui est jugée
non conforme au modèle recherché mais
l'évoque tout de même. Naturellement, les premiers
seulement ont droit au qualificatif racial. Au fur et à
mesure que la sélection augmente
l'homogénéité du groupe d'animaux
inscrits, la race se fait mieux connaître et des
mâles inscrits sont amenés à saillir
des femelles " communes ".
L'hétérogénéité
de l'ensemble des animaux du vieux fonds régional se
réduit quelque peu mais ne disparaît
évidemment pas.
Remarque
: cette situation correspond aux débuts de la cynophilie.
Dans les années cinquante, alors que certaines races ont
été re-créées, il
était encore possible de trouver des chiens de ferme
exprimant le vieux type régional, mais ce serait sans doute
beaucoup plus difficile aujourd'hui.
Une
race n'est-elle composée que d'animaux inscrits ?
On
peut comprendre que le législateur réponde par
l'affirmative. On peut comprendre aussi que les éleveurs LOF
adhèrent à cette idée, les chiens non
inscrits étant qualifiés d' " apparence de race "
ou, péjorativement, de " sans papiers ". Il
n'empêche que, scientifiquement, c'est faux. Les " papiers "
constituent une reconnaissance officielle, une garantie mais la race se
reconnaît " à l'oeil ", même s'il arrive
que celui-ci soit pris en défaut.
Chez
les animaux de ferme, le pourcentage de sujets inscrits au livre
généalogique a toujours été
minoritaire. La Loi sur l'Elevage de 1966 a introduit une nouvelle
catégorie d'animaux : ceux qui, non inscrits à
l'UPRA (organisme qui tient le livre
généalogique), sont néanmoins soumis
à déclaration de naissance et contrôle
de performances (contrôle laitier, contrôle de
croissance etc ... ) constituent le Livre zootechnique. Les animaux qui
ne sont, ni à l'UPRA, ni au Livre zootechnique, sont
seulement identifiés. Les trois catégories
comprennent des animaux " de race " mais la certification n'est
réelle que pour ceux qui sont inscrits à l'UPRA.
Cette
situation n'est pas inintéressante car, s'il y a beaucoup
plus de chances que les animaux communs
bénéficient des efforts des
sélectionneurs (en recourant de temps à autre
à un mâle inscrit pour la reproduction) que
l'inverse, l'existence même d'une population sans
références particulières constitue un
important réservoir de variabilité, au sein
duquel peuvent se trouver des sujets intéressants. En cas de
besoin, le moyen de les utiliser légalement sera toujours
trouvé.
Si
les sélectionneurs inscrits à l'UPRA ont
conscience de détenir les meilleurs animaux (ce qui,
d'ailleurs, n'est pas toujours le cas), il ne leur viendrait pas
à l'idée d'utiliser péjorativement les
expressions " apparence de race " ou " sans papiers " pour
désigner les animaux non-inscrits, mais de la même
race.
Encore
une fois, si l'inscription au livre d'origine certifie l'appartenance
raciale, c'est le simple coup d'oeil qui l'établit, avec
quelques risques d'erreur, il est vrai. L'assimilation " animal de race
= animal avec papier " ne s'est faite que chez le Chien et le Chat, par
habitude avant que le législateur ne le décide,
pour diverses raisons.
Les
animaux d'une même race sont-ils très ressemblants
?
Qu'ils
soient ressemblants est évident, sinon ils
n'appartiendraient pas à la même race. Mais
doivent-ils être très proches les uns des autres ?
La réponse est non.
L'homogénéité la plus grande possible
est l'apanage des lignées consanguines. Il est normal et
même souhaitable que co-existent dans une race des types
différents, aux plans morphologique, comportemental etc ...
Naturellement, l'ampleur des différences ne doit pas
être trop importante ; elle est à
préciser au sein de chaque club.
Les
raisons pour lesquelles une race ne doit pas être trop
homogène sont doubles :
- si la mode évolue et que l'on recherche à
l'avenir des chiens d'un modèle un peu différent,
il doit être possible de faire évoluer la race par
ses propres moyens,
- l'homogénéité s'obtient le plus
souvent au prix d'une augmentation insidieuse du taux de
consanguinité, dont les conséquences
défavorables ne manquent pas.
Inconsciemment
ou consciemment, c'est vers le "toujours plus
d'homogénéité" que marche la
sélection. Pour faciliter cet " affichage ", dans les races
où il existe plusieurs variétés, on
les fait se reproduire chacune indépendamment des autres, ce
qui peut conduire à accentuer les différences et
les considérer comme des races distinctes, qu'elles
n'étaient pas au départ. On ne dira jamais assez
que les variétés doivent se croiser de temps
à autre : elles constituent une sorte de réserve
de retrempe naturelle l'une pour l'autre !
Certes,
les clients ont souvent des idées précises sur le
chien qu'ils veulent - celui qu'ils ont vu à la
télévision par exemple - et ils n'accepteront
pas, en bout de chaîne, un animal jugé trop
différent de ce qu'ils attendent. C'est une question
d'éducation du client potentiel : en toute logique, un
éleveur ne peut garantir un type précis de chien
que si son élevage se reproduit en consanguinité
; l'acheteur doit en être informé et, bien
entendu, accepter de payer cette garantie.
La
question est alors de savoir jusqu'où aller dans ce
raisonnement. Depuis le temps que nous le tenons, nous avons entendu
des réflexions du genre : " Vous nous suggérez de
revenir en arrière en défaisant ce que nous avons
fait ". Un collègue allemand, zootechnicien lui aussi, nous
a même dit un jour à peu près ceci : "
Finalement, vous êtes contre la sélection ...
Pourtant, l'intérêt pour nous, zootechniciens,
c'est de faire évoluer les populations. Lorsqu'il n'y a plus
de variation, on passe à autre chose. Si la race est devenue
consanguine et risque de disparaître, il en restera toujours
bien assez d'autres pour nous occuper " (!)
Nous
ne sommes évidemment pas contre la sélection mais
nous affirmons qu'elle doit être mise en oeuvre dans un
contexte de de gestion de la race, qui implique :
- certes de la faire évoluer dans la direction
souhaitée conjoncturellement,
- mais de conserver aussi suffisamment de variabilité pour
l'orienter éventuellement dans une autre direction, plus
tard.
Tout
est question de mesure. Nous avons eu l'occasion cette année
de voir un rassemblement d'une trentaine de chiens de " race " Corse
(Ù Cursinù), et à peu près
le même nombre de Bergers de Savoie et (ou) Bergers des
Alpes. Il est clair que
l'hétérogénéité
actuelle est trop importante dans ces deux populations et que la
sélection va devoir la réduire mais il n'y a
là rien d'original : toutes les races de chiens ont
commencé ainsi. Il faudra savoir jusqu'où aller
et, surtout, éviter à un certain moment de
privilégier la descendance d'un étalon en
particulier au point d'en faire dériver toute la race !
Il
est donc bien clair que les animaux d'une même race doivent
certes exprimer suffisamment de caractères en commun mais ne
sont nullement des copies conformes les uns des autres.
Comment
maintenir de la variabilité intra-race ?
La
question est difficile si on l'aborde au plan pratique mais elle ne
peut être éludée.
Sans
doute appartient-il aux clubs de faire à un certain moment
une sorte d' " état des lieux ", en identifiant ce qui
existe comme souches, familles, courants de sang etc ... dans la race,
puis de s'assurer, au cours des générations qui
suivront, qu'aucune entité identifiée ne
disparaît de la reproduction. S'il y a de gros risques pour
l'une d'entre elles, il faut penser à la banque de semences.
A quoi cela sert-il, en effet, de congeler la semence
d'étalons remarquables qui ont déjà
beaucoup reproduit ? Il vaut mieux mettre en réserve, au
contraire, les caractéristiques d'étalons peu
recherchés mais qui offriront peut-être un jour
une retrempe intéressante. Tout cela ne vaut
évidemment que si l'on se situe dans une optique de gestion
de la race, auquel cas l'intérêt
général l'emporte ; le financement de
l'opération ne peut être alors que collectif, ce
qui n'est pas facile à mettre en place.
Il
est bon que les chiens récompensés en exposition
ne soient pas toujours du même modèle. Il y a
donc, là encore, une réflexion à
conduire au sein du club, et des souhaits à formuler
auprès des juges. Le rôle de ces derniers est
capital, aussi bien pour l'exercice d'une " largeur de vues " que pour
la pédagogie avec laquelle ils devront expliquer leurs
jugements.
Dans
les races où il existe plusieurs
variétés, leur croisement doit être au
moins toléré : si certains mariages risquent de
donner de mauvais résultats (nous pensons à
certaines couleurs ou à des différences de port
d'oreille), il peut être vivement
déconseillé aux éleveurs de les
pratiquer, en leur expliquant les risques qu'ils encourent, mais ils ne
devraient pas, en toute logique, être interdits.
Limiter
le nombre de portées autorisées pour les
étalons les plus demandés, est une bonne mesure.
Nous ne proposerons pas de chiffre car la réponse est
évidemment relative à chaque race. C'est plus le
pourcentage de saillies réalisées à
une génération donnée, que leur
nombre, qui compte. Identifier les étalons qui ont reproduit
à la génération
précédente et le nombre de saillies qu'ils ont
effectuées, est un bon point de départ pour
l'analyse, le bon sens ayant alors plus d'importance que les calculs
mathématiques.
Une
pratique devrait être encouragée : celle d'une
reproduction régionale, en incitant des éleveurs
à s'entendre entre eux pour conduire la sélection
en commun, avec des animaux qu'ils connaissent parfaitement. Ce n'est
sans doute pas le meilleur moyen de produire des champions mais c'est
une très bonne manière d'éviter
l'introduction d'anomalies héréditaires dans son
élevage (parfois, par des champions ... ), à la
condition bien sûr que la transparence soit totale entre les
éleveurs. Pour ce qui nous intéresse ici, cette
façon de faire revient à constituer des souches,
lesquelles diffèrent obligatoirement les unes des autres, du
moins dans une certaine mesure, et constituent des
réservoirs de variabilité.
Il
est également souhaitable d'aller chercher de temps
à autre d'autres courants de sang, faire donc une sorte de "
retrempe intra-race ". On les recherchera d'abord à
l'étranger, en espérant qu'il en existe. On
pourra aussi recourir à des chiens sans papiers (en
définissant avec les responsables de la race le moyen de le
faire légalement), ce qui nous ramène
à la question posée au départ de cette
première réflexion sur la variabilité
génétique intra-race.
Le
recours aux inscriptions à titre initial
Nous
avons vu jusqu'à présent que :
- en leurs débuts, les races ont probablement
puisé pendant un certain temps dans le "
réservoir " des animaux non inscrits, pour enrichir
génétiquement la descendance des fondateurs
initiaux,
- d'un point de vue strictement scientifique, les animaux qui ont
l'apparence d'une race en font partie, car c'est le coup d'oeil qui
signe - en toute probabilité - l'appartenance à
celle-ci et non pas les " papiers ",
- même si la tendance, en cynophilie, est d'avoir des races
toujours plus homogènes, il reste qu'elles doivent
nécessairement conserver une variabilité qui leur
permette, éventuellement, d'évoluer par
elles-mêmes dans une autre direction.
On
imagine donc aisément que les chiens sans papiers
méritent l'attention, qu'ils soient susceptibles de
conforter une orientation recherchée ou d'apporter tout
simplement une intéressante retrempe. Il est alors,
évidemment souhaitable de procéder au grand jour
pour leur utilisation et, par conséquent, de les inscrire
à titre initial.
Cela
dit, il existe trois types de chiens sans papiers :
- des chiens issus de reproducteurs LOF qui, pour une raison ou pour
une autre, ont quitté le circuit : ce ne sont pas des vrais
" sans papiers " et ils ne constituent pas une retrempe à
proprement parler ;
- des chiens qui ont eu une origine LOF, mais il y a longtemps, voire
qui ont dans leur ascendance des animaux du vieux fonds
régional dont nous avons parlé. Ils sont
particulièrement intéressants, même si
leur type morphologique s'éloigne du modèle
actuellement recherché chez les éleveurs LOF ;
- des sujets qui peuvent exprimer un phénotype
intéressant mais ont subi un apport de sang
étranger à la race au cours des
générations qui ont
précédé. Introduits dans le cheptel
sélectionné, ils sont susceptibles de faire des
dégats.
Le
problème est qu'en l'état actuel, il est bien
difficile de savoir à laquelle des trois
catégories appartient tel ou tel chien qui paraît
intéressant.
C'est
dire que l'inscription à titre initial implique d'exercer
une surveillance très critique à
l'égard des descendants de l'animal nouvellement inscrit.
Son appartenance à la première ou à la
troisième catégorie apparaîtra
très vite au vu de produits identiques à ceux de
l'élevage LOF ou, au contraire, de portées
très hétérogènes. Son
appartenance à la deuxième catégorie,
débouchant sur une situation intermédiaire pour
les produits, est perçue différemment par les
responsables de la race : certains s'avéreront
très déçus par les
résultats et se déclareront dorénavant
hostiles au titre initial. C'est sans doute parce qu'ils avaient en
tête le modèle recherché dans le cadre
du LOF et qu'ils avaient oublié que le rôle des
chiens inscrits à titre initial n'est pas
forcément de le transmettre ... D'autres seront au contraire
heureux de retrouver des types de chiens oubliés dans le
cadre du LOF et s'efforceront de les y réintroduire.
L'inscription
à titre initial suppose que les clubs qui y recourent aient
parfaitement compris qu'elle s'inscrit dans un contexte d'ouverture,
à des fins de gestion génétique de la
race. Mais elle est toujours incertaine. Cette incertitude est
acceptable dès lors que toutes les précautions
sont prises pour pouvoir barrer la route à un sujet qui
s'avérerait détériorateur. Nous ne
croyons pas qu'en l'état actuel de la
réglementation de la cynophilie française, cette
possibilité existe. Il y aurait peut-être lieu de
revoir les modalités de l'inscription à titre
initial en se rapprochant de l'esprit du " Livre d'attente ".
Il
convient de bien situer l'inscription à titre initial
à sa place, celle d'une méthode qui permet de
faire le lien entre les chiens LOF et les chiens sans papiers afin de
retrouver une diversité génétique que,
souvent, la sélection officielle n'a pas su conserver.
Doit-elle être encouragée ? Peut-être
pas mais, à l'inverse, il n'y a pas lieu de la rejeter,
comme c'est si souvent le cas de la part de présidents de
clubs qui aspirent à la fermeture du LOF. Ils doivent se
remémorer que la race dont ils s'occupent n'a pas vocation
à devenir une population consanguine parfaitement
homogène, et que l'inscription à titre initial
demande à être mise en œuvre avec
précaution.
QUE
FAIRE POUR LUTTER CONTRE LES HYPERTYPES
ET AUTRES DÉRIVES
GÉNÉTIQUES ?
La dérive vers les hypertypes
Le
mot "hypertype" est couramment utilisé pour qualifier les
animaux qui exagèrent l'expression du type morphologique de
leur race dans son ensemble, ou bien d'une particularité qui
y est recherchée. Une race tout entière peut
être hypertypée - les exemples classiques sont le
Bulldog et le Sharpei - et comprendre néanmoins des animaux
encore plus hypertypés que d'autres : ils sont volontiers
utilisés par la publicité, ce qui contribue
à la mode en leur faveur. Toutefois, le cas le plus
fréquent est celui où apparaissent de temps
à autres des animaux hypertypés au sein d'une
race qui demeure encore "normale" ; on voit alors apparaître
des poids excessifs, des faciès qui amorcent - ou exacerbent
- un aplatissement ou un allongement, des plis de peau en nombre plus
important que de coutume, des brévilignes qui passent
à l'ultrabrévilinéarité,
des poils qui s'allongent par trop, etc.
La
dérive vers les hypertypes constitue l'une des "maladies" de
la cynophilie actuelle. Elle est malheureusement favorisée
par les propriétaires de chiens, qui se laissent facilement
attirer par un animal "différent", par exemple parce que son
type morphologique, dans l'ensemble ou sur un point particulier, est
particulièrement accusé. Elle est ensuite
encouragée par les juges, qui n'hésitent pas
à attribuer les récompenses suprêmes
à des chiens hypertypés. Le comble est que, le
plus souvent, ces animaux sont hors standard ! La commission
zootechnique de la SCC a, il y a plus de dix ans, souligné
que "hypertype" devait être assimilé à
"manque de type", ce qui, en toute logique, interdit la confirmation.
Il s'ensuit que certains champions sont des chiens non confirmables !
On
entend parfois dire qu'on a besoin en élevage de chiens
hypertypés pour permettre, grâce à des
accouplements judicieusement planifiés, de retrouver le type
moyen qui tend à se perdre. Nous récusons le mot
"besoin" car il y a d'autres solutions, plus progressives, dans le
cadre d'une sélection bien conduite ; d'ailleurs, comment
faisait-on à l'époque où il n'existait
pas d'hypertypes ou qu'ils étaient très rares ? A
supposer néanmoins que cela soit vrai, il conviendrait au
moins de garder ces animaux dans les chenils et non pas de les
"afficher" en exposition.
Si
l'hypertype concrétisait seulement une nouvelle orientation
de la race, il n'y aurait guère que deux questions qui se
poseraient :
- s'interroger sur l'image que l'on donne de la race, à une
époque où la "protection animale" prend de plus
en plus d'importance, parfois trop. Celle-ci est soucieuse du
bien-être des animaux mais également du respect
qu'on leur manifeste : or, il faut bien reconnaître qu'un
chien hypertypé est un peu un "jouet"... ,
- comment faire pour ne pas laisser cette nouvelle orientation
éliminer toutes les autres ? Cela nous ramène
à la question de la gestion de la variabilité,
dont nous avons amplement discuté.
En
réalité, souvent, les chiens
hypertypés sont fragilisés au regard de certaines
maladies, et leur longévité tend à se
réduire. Leur bien-être est donc
altéré et la cynophilie, à cause de
cela, offre des arguments à ses détracteurs,
surtout lorsqu'ils appartiennent à la frange radicale de la
protection animale. Très active, celle-ci se propose de
faire interdire d'élevage, grâce à la
législation européenne, un nombre important de
races qu'elle qualifie de "torturées".
Pour
contrer les excès de la protection animale, il ne faut
à notre avis pas rejeter en bloc ses arguments, refuser
d'entrer dans le débat, bref "se draper dans sa
dignité", mais au contraire s'efforcer d'identifier
sereinement les authentiques dérives qui nuisent aux animaux
et reconnaître qu'il est nécessaire de les
enrayer. Le débat n'est pas forcément simple au
plan scientifique mais il doit être entamé. C'est
de la collecte de multiples observations et de la discussion que
sortira l'objectivité.
Convaincre
les diverses parties
Il
faut d'abord convaincre les Sociétés canines
nationales ce qui, dans l'absolu, n'est pas forcément
facile. La Convention européenne sur la protection des
animaux de compagnie a toutefois fait peur, sinon
ébranlé des certitudes. Même le Kennel
Club s'en est ému et s'est efforcé de distinguer
le vrai de l'exagéré dans l'exposé des
motifs. Les Britanniques ont accepté de
reconnaître que six races possédaient un standard
où certains éléments constituaient un
risque pour la santé du chien : Bloodhound, Bulldog, Clumber
Spaniel, Pékinois, Sharpei, St Bernard (ordre
alphabétique) ; des corrections auraient d'ores et
déjà été
effectuées pour le Bulldog et le Pékinois et
seraient en préparation pour les quatre autres races. Pour
le reste, le Kennel Club, en se fondant sur les statistiques de
compagnies d'assurances, récuse beaucoup de ce qui est
avancé (même par des
vétérinaires) sur les rapports qui existent entre
des particularités morphologiques ou anatomiques et
certaines maladies. Comme nous l'avons entendu à la
dernière réunion de la Commission scientifique de
la FCI, il ne faudrait pas se focaliser sur les blocages dont
témoigne ainsi le Kennel Club, mais au contraire se
réjouir qu'il ait reconnu l'existence d'un
problème et pris quelques mesures, même timides.
Il a été rappelé à cette
même réunion que la question des hypertypes a
été posée pour la première
fois au congrès de l'Association mondiale des
Vétérinaires spécialistes des petits
Animaux (WSAVA) de Paris, en 1969 !
Convaincre
les Sociétés canines nationales est une chose,
convaincre les juges en est une autre. D'abord, le problème
est moins dans d'éventuelles modifications à
apporter au standard que dans l'utilisation qui est faite de ce
dernier. Nous ne pouvons résister à rapporter un
fait récent, que nous tenons de Raymond TRIQUET. Celui-ci
demandait à un juge anglais invité à
une exposition en France s'il avait connaissance des modifications
apportées au standard du Bulldog par le Kennel Club. Sa
réponse fut : "Les juges ne lisent pas le standard, ils
connaissent la race" ! Cela dit, il ne faut pas perdre de vue que le
standard doit tout de même être corrigé
lorsqu'il incite indirectement aux jarrets droits, à la
microphtalmie, à la luxation du globe oculaire, etc., mais
en se souvenant que cela ne suffira probablement pas puisque, comme
nous l'avons vu, les animaux hypertypés sont souvent hors
standard. C'est dire qu'une application stricte des standards (sauf sur
les quelques points litigieux) devrait permettre de faire un grand pas
sur la voie de la lutte contre les hypertypes. Les juges ont donc
besoin d'être informés et, ce qui est plus
difficile, convaincus. Peut-être des expériences
comme celle qui a été conduite cette
année par la Société Centrale Canine
au Salon de l'Agriculture sont-elles susceptibles d'y aider : les
champions de race étaient examinés par un jury
dans lequel un scientifique était présent. Ce fut
l'occasion d'intéressants échanges.
Au
niveau des clubs de race, il importe qu'une discussion sur les
tendances qui s'observent dans la sélection ait lieu
régulièrement, et qu'elle intègre les
avis d'un vétérinaire lui-même
sensibilisé à la question. A cette fin, une
lecture critique du (des) standard(s) doit être conduite et
il faut s'interroger sur les chiens récompensés
en exposition. Les résultats de la discussion sont
évidemment à communiquer aux éleveurs
par l'intermédiaire du bulletin du club, ainsi qu'aux juges,
en essayant diplomatiquement d'expliquer à ceux qui tendent
à récompenser les hypertypes pourquoi ce choix
n'est pas vraiment souhaité par les responsables de la race.
Le
rôle des éleveurs est fondamental, mais comment
leur demander d'adopter des objectifs de sélection qui
aillent à l'encontre de leurs intérêts,
au moins tant que la situation n'a pas changé aux
étages précédents ? Le facteur
économique prime, et c'est bien normal. Une action au niveau
des éleveurs doit donc se doubler d'une information du grand
public. Les médias en sont un élément
privilégié mais ils servent malheureusement
à tout aujourd'hui : aussi bien à diffuser les
thèses extrêmistes de la protection animale
qu'à populariser les hypertypes, notamment par la
publicité. Quand on connaît le rôle de
la télévision sur la mode en faveur de telle ou
telle race, on imagine aisément qu'elle puisse agir sur la
mode en faveur d'un simple type de chien. C'est dire que les hypertypes
devraient être interdits de télévision,
mais comment agir ? Il en est évidemment de même
de la publicité sur affiches ou dans la presse.
Autres
dérives génétiques
Que
peut-on mentionner comme autre dérive
génétique que celle vers les hypertypes ? Pour
mémoire, car la question a été
indirectement développée dans la
première partie, il y a la tendance à une
réduction importante de la variabilité
génétique intra-race, liée
à l'utilisation abusive pour la reproduction, d'un petit
nombre d'étalons, puis de leurs descendants. Rappelons la
définition d'un animal non-consanguin - ses parents n'ont
pas d'ancêtres communs sur cinq
générations - et demandons-nous combien de chiens
LOF ne sont pas consanguins. Signalons, ce qui n'est pas
forcément une excuse, que la situation est la même
chez les espèces de ferme. Tout se passe comme si la
sélection dans son ensemble, même si elle s'en est
défendue, n'avait pas été capable de
créer du progrès génétique
sans recourir à la consanguinité large. Dans les
races bovines laitières, soumises à
insémination artificielle, la réduction de ce que
l'on appelle l' " effectif génétique " est
considérable.
Une autre dérive génétique est
représentée par l'expansion importante de
certaines
anomalies ou affections héréditaires. Elle
rejoint la
problématique précédente car
l'expression des
gènes récessifs, souvent incriminés en
génétique médicale, est
favorisée par la
consanguinité. Elles est liée
également à
d'autres facteurs, notamment l'absence de précautions
préalablement à l'utilisation à grande
échelle d'un étalon - nous ajouterons :
spécialement lorsqu'il vient de l'étranger - , la
facilité avec laquelle les incertitudes relatives au
déterminisme génétique de l'affection
font
conclure à la non intervention de
l'hérédité, et la
difficulté pour les
responsables d'un club de savoir quelle est la situation exacte de la
race au regard de l'anomalie. Est-il besoin de préciser que
la
lutte contre une affection héréditaire est dans
l'intérêt de l'ensemble des éleveurs
mais implique
la transparence et l'adhésion de tous au schéma
d'éradication ?
Nous terminerons, bien qu'il ne s'agisse d'une dérive
génétique qu'indirectement, par
l'éternelle opposition entre la sélection "
beauté " et la sélection " travail ". Cette
opposition n'a pas lieu d'être : même si le chien
de travail n'a plus, globalement, la même importance
qu'autrefois, même si la nature du travail que l'on demande
au chien évolue, il ne se justifie pas de séparer
la sélection " beauté " de la
sélection " travail " : le chien doit être, par
définition, beau et bon à la fois, sa "
bonté " s'appréciant au travers d'une fonction
qui est susceptible d'évoluer, voire de se simplifier
(l'agility est une fonction " minimum ").
CONCLUSION
On
ne fait pas d'élevage de chiens sans passion, ni sans en
éprouver un certain plaisir. Il ne faut pas sous-estimer
pour autant la responsabilité que cela suppose :
- vis-à-vis de l'Homme, qu'il s'agisse des clients qui se
sont beaucoup investis psychologiquement dans l'achat d'un chien, ou
des futures générations d'éleveurs qui
auront à leur tour à gérer les races,
- vis-à-vis des chiens eux-mêmes, à
l'égard desquels le souci éthique prend de plus
en plus d'importance, ce qui est heureux dès lors que l'on
ne tombe pas dans les dérives extrêmistes.
Assumer ses responsabilités suppose de ne pas se laisser
forcément aller aux habitudes ni imprégner par la
mode ambiante, mais d'exercer une observation critique de ses propres
activités d'éleveur, inciter les autres
éleveurs à faire de même et
échanger les expériences et les
réflexions au niveau du club. Les critiques,
expériences et réflexions seront d'autant mieux
conduites et interprétées qu'un effort aura
été fait pour comprendre et, dans une certaine
mesure, accepter le message des scientifiques sur les
dérives génétiques qui menacent
l'élevage canin.